Il faut sauter

J’étais assis à une table et je parlais à des gens. Je ne savais pas ce que je faisais là. Je devais jouer un rôle mais je ne savais pas lequel. Je ne comprenais pas ce que je disais. Je ne connaissais pas mon texte. Il n’y avait pas de texte. Il n’y avait rien à dire, décrire ou raconter. Il n’y avait rien à exprimer, rien à faire, rien à montrer. Je voulais partir. Je voulais me lever de cette table et partir, laisser là tout en plan et partir loin très loin dans un désert définitif. Je n’avais rien à faire ici. J’étais assis à une table et je parlais à des gens et je n’avais rien à faire à dire et je disais n’importe quoi. Je n’écoutais pas ce que je disais. Je ne disais rien. Je n’étais pas là. Tout était normal. Rien ne pouvait arriver. J’étais assis à une table et je parlais à des gens qui m’écoutaient poliment. Ils me prenaient pour un autre. Vous faites erreur, je disais, ce n’est pas moi, c’est un autre, vous confondez. Ils ne me croyaient pas. Ils attendaient que quelque chose arrive. J’avais peur de ce qui allait arriver. Je voulais partir. Ils me regardaient comme si j’allais faire quelque chose de spécial. Ils me regardaient comme si j’allais prendre feu. Ils me regardaient comme si j’allais exploser. Je ne faisais rien de spécial. Je n’avais pas de spécialité. Je ne prenais pas feu. Je n’explosais pas. Je n’étais pas une explosion. Je n’étais pas un incendie. Je n’étais pas une métaphore. Je ne portais pas le flambeau. J’étais assis à une table et je parlais à des gens. Je leur parlais distinctement. Je voulais qu’ils comprennent la situation. Je voulais qu’ils prennent conscience de la situation critique. Je voulais qu’ils comprennent que la situation était critique, était grave, était désespérée. Je voulais qu’ils comprennent qu’il fallait sauter. Il n’y avait pas le choix. Il n’y avait pas trente-six solutions. Il n’y avait pas à hésiter, pas à discuter, pas à balancer. Il fallait sauter. C’est ce que je leur disais. Il faut sauter, sauter, sauter. C’est ce que j’essayais d’expliquer. Je ne disais pas il faut courir, je ne disais pas il faut crier sur les toits, je ne disais pas il faut jeter la pierre. Je répétais juste il faut sauter, il faut sauter, sauter, sauter, sauter, c’est tout ce que je disais. Il faut savoir se taire et sauter, c’est tout. Il ne faut pas courir. Il ne faut pas s’agiter. Il ne faut pas s’inquiéter. Il ne faut pas compter jusqu’à dix. Il ne faut pas s’arrêter. Il faut sauter, c’est tout ce qu’il faut faire. Il ne faut pas se donner en spectacle. Il ne faut pas brûler sur le bûcher. Il ne faut pas faire le malin. Il ne faut pas s’attarder artistiquement sur des formes. Il ne faut pas saturer le décor de ses déjections intimes. Il ne faut pas décorer. Il faut sauter, c’est tout. Il faut s’appuyer sur le moment présent, sentir le bon moment, et il faut sauter. Un bon moment est un moment mort. Il faut sauter dans les temps morts. Il faut tuer le temps pour mieux sauter. Il faut trouver le bon temps mort et le meilleur endroit. Le meilleur endroit est un endroit peu paisible, peu sombre, peu désert. Le meilleur endroit pour sauter n’est pas un endroit spécial du genre ciel couvert sur plaine aride ou hangar désaffecté immense avec fenêtres murées cinq mètres au-dessus du sol. Le meilleur endroit pour sauter est un endroit sans charme, c’est un endroit que l’on ne remarque pas, c’est par exemple un supermarché, une médiathèque, une pizzeria. C’est là qu’il faut sauter. Faut-il prendre son élan ? Faut-il reculer ? Faut-il saluer ? Faut-il dire quelque chose, une petite prière, un poème de circonstance, un mot d’amour démultiplié ? Faut-il ? Il faut sauter, c’est tout. C’est tout ce que je disais. C’est ce que je répétais depuis le début. C’est tout ce que j’avais à dire. Je ne savais pas ce qu’il fallait sauter. Ni dans quel gouffre obscur. Ni vers quel astre lointain. Ni pour quelle cause sublime. Mais je savais qu’il fallait sauter. Je le savais parfaitement. Je comprenais parfaitement le problème. Je savais qu’il fallait sauter. J’étais prêt à sauter. J’étais au bord. J’avais compris que j’étais au bord et j’avais compris qu’il fallait sauter. Je l’avais compris d’un coup définitivement dans une grande clarté. C’est ce que je leur expliquais. Je l’avais compris d’un coup définitivement dans une grande clarté qui n’était pas une clarté divine qui n’était pas une clarté mystique. C’était une vraie clarté. C’était une clarté normale. Une clarté on aurait dit de bloc opératoire. Une clarté on aurait dit d’aéroport. Et dans cette même clarté, dans cette clarté normale, dans cette clarté d’aéroport, j’ai compris que personne ici ne me suivrait. Je l’ai vu dans le même instant définitif : ils ne sauteraient pas. Personne ne sauterait. Ils écoutaient avec attention ce que je disais, ils acquiesçaient intérieurement, ils prenaient des notes, ils étaient d’accord, ils comprenaient le problème : mais ils ne sauteraient pas. Les hommes veulent le vertige mais ils ne veulent pas sauter. J’ai compris cela. Ils voulaient que je saute moi personnellement, ils voulaient me voir moi sauter personnellement, mais eux, ils ne sauteraient pas. Ils ne sauteraient jamais.

J’ai compris cela, et j’ai pleuré. Je parlais et je pleurais en même temps. J’étais assis à une table et je parlais à des gens qui ne voulaient pas sauter. Ils savaient qu’il fallait sauter, ils étaient d’accord, mais ils ne sauteraient pas. Ils ne voudraient jamais. Ma voix prenait de plus en plus l’accent triste du reproche. Pourquoi ne voulez-vous pas sauter, je disais, pourquoi ne sautez-vous pas. Il y a des centaines de sauts possibles, des dizaines de centaines de sauts imaginables, des sauts de toute sorte, de toute configuration, de toute beauté. Il y a des millions de sauts possibles, pourquoi ne sautez-vous pas. J’ai ce qu’il faut pour sauter, j’ai ce qu’il faut pour faire un bon saut, pourquoi ne voulez-vous pas sauter. Qui veut essayer. Je vous mets au défi d’essayer. Je vous mets au défi de sauter. Pourquoi ne sautez-vous pas. Pourquoi. Pourquoi. Pourquoi ne sautez-vous pas.

Vous verrez surgir une dimension nouvelle, peut-être deux. On parlera dans votre crâne et vous donnerez des coups d’épaule dans le vide. L’espace et le temps changeront sans cesse de proportions. Vous vous croirez malade. Vous vous croirez fou. Vous comprendrez que les relations sont mauvaises et qu’il faut changer les relations. Vous comprendrez le problème. Vous verrez le problème et vous connaîtrez le problème et vous ne lui tournerez pas le dos. Vous l’emmènerez chez vous et il mangera à votre table, il dormira dans votre lit, il parlera dans votre bouche, il ne vous quittera plus. Vous serez comme deux jumeaux interchangeables incestueux. Vous comprendrez que vous êtes lui et que c’est lui qui est vous en lui. Tout aura changé. Vous parlerez dans l’oxygène qui entre dans l’organisme. Vous connaîtrez le sens caché. Vous n’aurez pas besoin des drogues. Vous n’en aurez plus besoin. Les drogues seront à l’extérieur, vous comprenez, les drogues seront passées à l’extérieur. Vous saurez localiser le danger. Le danger sera localisé, sera démesuré, sera imminent. Le sexe sera partout. Mais vous serez prêt. Vous serez préparé. Vous aurez vu l’architecture inconsciente. Vous aurez vu les plans détaillés. Vous serez devenu géomètre. Le labyrinthe n’aura plus de secrets pour vous. Vous connaîtrez les glissements imperceptibles, les doubles entrées, les artifices grossiers et les techniques modernes de camouflage. Vous ne confondrez plus le haut et le bas. Vous aurez des amis insoupçonnés dans chaque ville. Le bruit continu des broyeuses vous sera familier. Vos gestes seront précis comme des coups de couteau. Toujours vous aurez même en hiver trop chaud, et soif de plus en plus. Vous brûlerez comme un puits de pétrole. Vous vous consumerez à cause des exceptions. Vous vous croirez foudroyés à cause des exceptions. Beaucoup d’hommes et de femmes ont fait ce que je dis, et ils ont vu ce que je dis, et ils ont pris feu. De nombreuses études ont été faites à ce sujet. Vous les voyez aujourd’hui la bouche ouverte, des cicatrices au visage et sur les mains, vous les voyez couchés là dans leur chambre et ils n’ont que faire de vos mines apitoyées, ils ne répondent pas à vos questions ineptes, ils n’ont plus peur de vous : parce qu’ils ont sauté, vous comprenez, ils ont sauté. Il n’y a rien d’autre à faire. Il n’y a rien d’autre à dire, décrire ou raconter. Il faut sauter, c’est tout.

Vous ne sautez pas. Vous ne voulez pas vous mouiller. Vous baissez les yeux, vous regardez ailleurs, vous évitez les contacts et les conversations. Vous ne voulez pas sauter. Vous tracez de petits dessins géométriques sur des bouts de papier blanc, vous récitez des listes de choses à faire, vous aimez les objets qui brillent, inox, inox, aluminium, je sais tout cela. Vous sautillez sur place pour agiter la situation, vous essayez de petits sursauts pour donner le change, vous souriez mal à tout le monde, vous serrez des mains moites et demi-paralysées, vous dites des compliments, vous laissez croire que vous allez sauter : mais à la fin vous ne sautez pas, vous n’avez pas sauté, vous ne sauterez jamais. Vous ne bougerez pas davantage, vous garderez vos faces décolorées, vos sourires faux, vous confondrez tout, vous ne comprendrez rien, la peur fera comme une basse continue dans votre ventre, le sang s’épaissira dans vos artères, vous gâcherez l’air que vous respirez et tout cela pourquoi pourquoi pourquoi pourquoi : parce que vous ne voulez pas sauter.

D’accord, ne sautez pas. Faites ce qu’il vous plaira. Je sais que les hommes meurent de crises cardiaques et d’embolies pulmonaires, de septicémies et de glomérulonéphrites post-streptococciques. Je sais que vous mourrez dans d’atroces souffrances, découpés par exemple en morceaux minuscules, ou désintégrés par les forces obscures, ou débiles, ou compressés dans un format spécifique. Ce sont des choses qui arrivent tous les jours. Je sais tout cela. Il ne restera rien de vous que l’homme zéro, la femme zéro, l’enfant zéro. Vous serez bien tranquilles. Ce sera perfection pour pas cher. Vous serez bien contents.

J’étais assis à une table et je parlais à des gens. Ils ne m’écoutaient pas. Ils faisaient semblant de m’écouter mais en vérité ils ne m’écoutaient pas, ils pensaient tous à autre chose, à des histoires douteuses, à des personnages fictifs, à des animaux fabuleux. Ils cherchaient tous des abstractions pures dans les zones paradoxales de leur cerveau mais bien sûr ils ne les trouvaient pas, et la fatigue gentiment leur fermait les yeux. Ils ne m’écoutaient pas, ils ne m’avaient pas écouté. Ils ne m’avaient pas vu sauter. Ils n’avaient rien entendu. Pour aujourd’hui c’était impossible. Trop de bruits parasites, trop de distractions. Ils attendaient poliment que ça finisse. Ils voulaient le vrai spectacle. Ils voulaient la vraie nudité. Ils attendaient que ça finisse. Ça finissait déjà. Le noir descendait peu à peu du plafond. Ça allait bientôt finir. Je ne bougeais pas. Je ne parlais plus. Il n’y avait rien à faire. Ça finissait tout seul. L’obscurité gagnait doucement et je disparaissais. Je disparaissais. C’est quelque chose que je sais faire. Je disparaissais doucement. Je le faisais très bien. Et ils me regardaient disparaître. Et ils applaudissaient dans le noir.